Blog de Joël Gombin

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Elections US, J-6

Posted by joelgombin sur 29 octobre 2008

Les Américains votent dans moins d’une semaine. Tous les sondages, qu’ils portent sur le « vote populaire » ou qu’ils prennent en compte les grands électeurs, donnent Obama gagnant, même s’il est vrai que l’écart est moins spectaculaire qu’il ne l’était il y a quelques jours. Pourtant, beaucoup de gens s’interrogent sur les chances réelles de gagner d’Obama (au-delà de sa capacité à échapper à un assassinat), en particulier à cause du facteur racial.

Une étude menée par des chercheurs de UCLA et de Stanford permettent d’apporter des éléments de réponse à cette question. Il s’agit d’une étude par panel (c’est-à-dire qu’on a réinterrogé le même échantillon d’électeurs à plusieurs reprises dans le temps), d’une ampleur assez impressionante : 20.000 enquêtés, six vagues, depuis décembre 2007 jusqu’à après les élections du 4 novembre. Cette méthodologie nous permet d’en apprendre beaucoup sur l’évolution des préférences affichées des individus au fil du temps, sur le rôle de la campagne, etc. Une partie de l’étude est dédiée à la question de « l’antipathie raciale » envers les Afro-Américains, le but évident étant de mettre celle-ci en relation avec les préférences politiques déclarées. Cette antipathie raciale est mesurée à partir de questions sur les allocations dont bénéficient les Noirs, la discrimination positive, la comparaison avec d’autres minorités ethniques, etc (le détail des questions peut être trouvé à la page 107 de ce livre).

L’impact de ce rapport à la race semble important, comme le soulignent les auteurs de l’étude : il existe un lien fort entre antipathie raciale et choix entre Obama et Hillary Clinton à la primaire parmi les électeurs enregistrés comme démocrates. Plus l’antipathie raciale est forte, moins les électeurs démocrates se portaient vers Obama.

On se souvient que les commentateurs ont beaucoup dit que ces électeurs blancs quelque peu racistes qui avaient choisi H. Clinton préfèreraient voter McCain plutôt qu’Obama. Cela concernait, d’après l’étude, pas moins de 31 % des électeurs qui avaient choisi Clinton dans la primaire.

Là où ça devient intéressant, c’est qu’on apprend que seuls 19 % de ces électeurs (les 31 %) continuent à tenir ce discours aujourd’hui. Plus des deux tiers déclarent qu’ils voteront Obama. Cette donnée suggère que le cours de la campagne, et notamment le fait que le focus se soit déplacé de l’affrontement au sein des démocrates à l’affrontement entre démocrates et républicains, a renforcé le poids des allégeances partisanes, de sorte que chacun revient à son camp initial. Cela confirme ce que j’ai déjà écrit ici concernant le poids de l’identification partisane aux Etats-Unis et le rôle des campagnes électorales (ici, ici et ici). On est là en plein Lazarsfeld !

Autre enseignement, dans le choix entre Obama et McCain, l’attitude à l’égard des Noirs joue également un rôle important. Mais cela est contrecarré par le rôle de l’identification partisane : un Démocrate qui a un niveau assez élevé d’antipathie envers les Noirs a plus de chance de voter Obama que McCain… Au final, je ne suis pas sûr que l’attitude raciale joue un rôle autonome : un électeur qui s’identifie au parti républicain qui a un haut degré d’antipathie raciale envers Obama a de toute façon peu de chance de voter Obama simplement en raison de son identification partisane… Autre élément, depuis Kennedy, l’alignement partisan est déjà pour bonne partie lié à l’attitude envers les Noirs et la question des droits civiques.

Dernier élément qu’on peut retenir de cette étude : les auteurs essaient de mesurer le poids de la couleur de peau d’Obama en demandant aux enquêtés si la couleur d’Obama était un facteur de leur décision. C’est à mon avis une très mauvaise manière de s’y prendre : les raisons des choix des individus sont tout sauf transparentes. Les éléments précédents me semblent plus pertinents et instructifs. Les auteurs essaient de plus d’estimer la proportion d’électeurs « racistes honteux », dont la décision est prise sur la base de la couleur de peau d’Obama (soit pour voter contre lui, soit en sa faveur) mais qui ne le reconnaissent pas. Ils mettent en place pour cela une méthode d’enquête qui peut paraître astucieuse mais dont je me méfie, car elle rend possible pas mal de perturbations indépendantes de ce qu’on cherche à mesurer (voir le texte pour les détails). Il en ressortirait que ce sont davantage les noirs que les blancs qui votent en fonction de la couleur de peau d’Obama, et que l’âge (élevé) de McCain serait un facteur de choix plus puissant que la couleur de peau d’Obama. Mais, encore une fois, demander aux gens (même indirectement) pourquoi ils votent comme ils le font ne présente à mon sens qu’un intérêt limité dans le cadre d’un sondage : les causes (sociologiques) du vote sont plus intéressantes à rechercher que les raisons (« psychologiques » ou en tout cas alléguées par les individus), qui sont surtout des justifications post hoc.

Au final, mon pronostic est qu’Obama devrait gagner, mais avec une marge plus réduite que celle qu’on lui promet aujourd’hui. Ce ne serait pas une spécificité de cette élection : on observe le plus souvent un écart plus restreint entre les candidats dans les urnes que dans les sondages qui précédent immédiatement le vote.

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Intentions de vote et formulation des questions

Posted by joelgombin sur 29 septembre 2008

Lors de chaque campagne électorale, les mêmes questions resurgissent : les sondages sont-ils un indicateur fiable des intentions de vote des citoyens ? Permettent-ils de prédire avec un niveau élevé de fiabilité le résultat des élections ?

La campagne étatsunienne actuelle n’échappe pas à ces interrogations. Au-delà de toutes les critiques, internes et externes, que l’on peut adresser à l’exercice sondagier (et qui ont été remarquablement synthétisées dans l’ouvrage de Patrick Lehingue, Subunda), une étude de l’université du New Hampshire (via le blog du CSDP) montre que la formulation des questions, même d’une question apparemment aussi simple que « pour qui voteriez-vous si l’élection avait lieu aujourd’hui ? », la formulation des questions donc influe sur les réponses obtenues à cette question. Dans le cas présent, deux formulations différentes (“Suppose the 2008 presidential election was being held today and the candidates were John McCain and Sarah Palin, the Republicans and Barack Obama and Joe Biden, the Democrats, who would you vote for?” et “Thinking about the presidential election in November, would you vote for Republicans John McCain and Sarah Palin … Democrats Barack Obama and Joe Biden … someone else … or haven’t you decided yet?”) étaient proposées à deux moitiés de l’échantillon interrogé. Les scores attribués à Obama et McCain ne varient pas significativement ; en revanche, de la première à la deuxième formulation, le nombre d’indécis passe de 8 à 20 %. Pas négligeable dans le cas d’une élection serrée…

L’idée sous-jacente à cela, comme le rappellent Gary King et Andrew Gelman, c’est que les campagnes électorales renforcent les convictions des électeurs plutôt qu’elles ne les modifient, comme on le sait depuis le travail de Lazarsfeld, The people’s choice (1948). Les aléas d’une campagne peuvent bien modifier les préférences de court terme, à long terme (c’est-à-dire plus on approche du jour de l’élection) les citoyens reviennent vers leurs préférences ‘initiales’ ou ‘normales’ (en fonction de leur position sociale, de leur identification partisane, etc.). Cela explique la très grande stabilité observée du vote, malgré « l’écume des jours » que constituent les campagnes électorales (et qui finalement n’intéressent vraiment que les acteurs du jeu, journalistes, politiques, commentateurs…).

Par ailleurs, l’idée selon laquelle les réponses aux sondages sont très sensibles à la formulation des questions est ancienne, et a notamment été illustrée empiriquement dans l’ouvrage dirigé par Gérard Grumberg, Nonna Mayer et Paul Sniderman, La démocratie à l’épreuve. De quoi sérieusement relativiser le crédit accordé à ce typde de données, que ce soit dans la sphère publique ou – plus encore – dans le monde scientifique.

Bibliographie :

Gérard Grunberg, Nonna Mayer, et Paul M. Sniderman (dir.), La démocratie à l’épreuve : une nouvelle approche de l’opinion des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2002.

Patrick Lehingue, Subunda : coups de sonde dans l’océan des sondages, Bellecombe-en-Bauges, Éd. du Croquant, 2007.

Andrew Gelman and Gary King , »Why are American Presidential Election Campaign Polls so Variable When Votes are so Predictable? », British Journal of Political Science, Vol. 23, No. 1, pp. 409-451, October 1993. Available at SSRN: http://ssrn.com/abstract=1084120

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Party is not dead (aux Etats-Unis en tout cas)

Posted by joelgombin sur 20 septembre 2008

Une note rapide en passant, pour signaler une information intéressante relayée par l’excellent blog « Statistical Modeling, Causal Inference, and Social Science » : contrairement à une certaine sociologie politique, spontanée ou savante (Stokes, Wattenberg), l’impact de l’identification partisane (pour mémoire, un concept central dans le paradigme de Michigan) n’a pas décliné depuis les années 1950 ; au contraire, selon Larry Bartels, il a augmenté. De même, Bartels avance (dans un article dans Electoral Studies, 1998, vol. 17, issue 3) que la volatilité électorale (en un mot, le fait de voter pour des partis différents lors d’élections différentes) a été divisée par quatre entre les années 1970 et 1996.

Je n’ai pas le temps aujourd’hui de discuter ces résultats et leur méthodologie. Leur apport, en un mot : les comportements électoraux américains répondent, aujourd’hui plus encore que hier, à des régularités très fortes. Ce qui prévaut avant tout en matière de vote, c’est la stabilité et la reproduction du même plutôt que le changement. Bien sûr, cela ne se voit guère à première vue, car ce qui intéresse le citoyen, le journaliste ou le politique, c’est « qui a gagné » ou « qui va gagner » et « pourquoi », ce qui amène à s’intéresser aux variations de court terme et de faible amplitude, celles qui font le résultat. Or, ces questions sont, à mon sens, de très mauvaises questions de science politique (sur cette question, voir ce qu’en dit Patrick Lehingue, notamment ici).

Qu’en est-il en France ? Il me semble difficile de transposer la question de l’identification partisane dans notre pays, dans la mesure où ce concept renvoie à une réalité très spécifique aux Etats-Unis (pour rappel, chaque électeur est invité à s’enregistrer comme démocrate ou républicain). En revanche, sur la question de la volatilité, P. Lehingue (encore lui) a montré que la supposée augmentation de la volatilité électorale était largement le fruit des instruments de mesure plutôt qu’une réalité per se.

Récemment, j’ai aussi eu l’occasion de présenter un papier dans lequel je montrais que l’influence des « variables lourdes » (classe sociale, religion) sur le vote en France demeurait considérable, dès lors que l’on utilise les bons outils méthodologiques pour les saisir. Ainsi, je défends la thèse selon laquelle lors de  l’élection présidentielle de 2007 nous avons bien assisté à un vote de classe, renforcé (Sarkozy) ou contrarié (Bayrou, Le Pen dans un sens différent) par un vote religieux.

Lors de l’atelier international dans lequel j’ai présenté ce papier, et où d’autres chercheurs ont également apporté des preuves que les modèles « historico-sociologiques » du vote (Lipset et Rokkan) marchent toujours bien, nous nous sommes demandés pourquoi le « common widsom » du déclin des variables lourdes et de la stabilité électorale rencontre autant d’écho à travers le monde. Dans l’article précité, Bartels offre une partie de la réponse :

No doubt, every generation is tempted to imagine itself unique, and one of the most important uses of history is to dispel the illusion that we live in an era of unprecedented this or that. The historical questions addressed by Stokes in the works I have revisited here continue to serve that purpose very well, providing a bracing perspective on the nature of continuity and change in the American electoral system.

J’ajouterais un élément, peut-être plus polémique : il me semble que l’un des moteurs de cette course à la nouveauté est la compétition entre les chercheurs. Il est plus facile de publier et de se faire connaître quand on explique quele monde change et que les bonnes vieilles théories sont à basarder que lorsqu’on affirme que fondamentalement tout ne change pas tant que ça. Et puis ça semble mieux passer dans les journaux, aussi…

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